Un lecteur assidu m'a signalé le billet de M. Attali sur ce qui me semble être son blog. Ce billet touchant à l'assurance, et ayant par ailleurs promis de parler d'assurance et plus de foot (oeoeoeoe), au moins pendant un certain temps, je ne pouvais pas rester sans réaction face à ce billet, dont je vous conseille évidemment la lecture, d'autant plus que M. Attali a présidé une commission qui, je le rappelle, a émis quelques recommandations sur le secteur financier en général et l'assurance en particulier (voir en particulier les recommandations n° 97, 98, 102 et 103).
Premièr constat, M. Attali confond fonds propres et éléments constitutifs de marge de solvabilité. En effet, les fonds propres ne sont pas, comme l'affirme l'auteur, "la somme des capitaux propres de la compagnie d’assurance, de sa dette subordonnée et d’une estimation des profits que la compagnie pourrait générer par ses placements". Les fonds propres, ce sont les capitaux propres, augmentés éventuellement de la dette subordonnée, que l'on appelle parfois quasi-fonds propres. Pour les amateurs de comptabilité, on observera simplement que les fonds propres sont des éléments de passif.
L'estimation des profits que la compagnie pourrait générer par ses placements ne correspond à rien du tout (mais alors, croyez-moi, à rien du tout du tout du tout), contrairement à l'estimation des profits de la compagnie (tout court), qui est plus connue sous le vocable de PVFP (present value of future profits). C'est cette dernière qui est pertinente. En effet, dans le cas d'une société d'assurance vie, les profits générés par les placements sont reversés, au moins à hauteur de 85%, aux assurés. Attention, je n'ai pas dit que les profits futurs ne dépendaient pas des profits liés aux placements. Je dis seulement qu'il faut également prendre en compte la qualité technique du portefeuille, la tarification, la qualité de la gestion et de la commercialisation et évidemment des coûts que ces paramètres induisent. Sans compter, évidemment, les coûts de la réglementation (comme par exemple la lutte anti-blanchiment que le Législateur a, dans un souci de finesse, imposé à l'ensemble du secteur alors qu'il est assez douteux qu'Oussama Ben Laden tente de financer son prochain attentat avec des contrats de protection juridique ou d'assistance).
Pour ce qui est des éléments constitutifs de marge de solvabilité, on est à un degré de technicité avancée, mais allons-y dans la simplification, quitte à faire un billet plus détaillé plus tard. Pour faire simple donc, la solvabilité d'une société d'assurance, c'est trois étages d'une fusée :
- d'abord, on évalue les engagements de l'assureur envers l'assuré. Cette évaluation pouvant être faite de bien des manières différentes, tout le monde est d'accord pour dire qu'elle doit être prudente (ce qui déplace le débat vers : c'est quoi une provision prudente). Par exemple, les assureurs vie ne peuvent pas anticiper que le rendement de leur actif sera supérieur à une certaine limite, assez faible (genre 2,5%), ce qui les contraint à tarifer prudemment. Ces engagements évalués prudemment s'appellent les provisions techniques et sont un élément de passif ;
- ensuite, il faut que l'assureur dispose d'un actif couvrant ce passif là. C'est une première contrainte (avoir plus en compte en banque que ce que l'on doit), doublée par une contrainte de valorisation. Celle-ci ajoute une deuxième couche de prudence puisqu'en principe, on diminue la valeur au bilan (i.e. à l'actif, pour ceux qui ont suivi) des moins-values latentes, mais qu'on ne l'augmente pas des plus-values latentes (je schématise allègrement, d'autant plus que les obligations, qui représentent souvent plus de la moitié des placements des assureurs ne sont pas soumises à ce type de valorisation) ;
- enfin, comme si cela ne suffisait pas, il doit en principe y avoir un petit peu plus que tout cela. Il s'agit d'une grandeur hybride, dénommée besoin de marge de solvabilité. Elle est issue d'un puissant calcul (en fait, relativement simple sous l'empire de solvabilité I, impressionnant de complexité sous solvabilité II) qui donne un montant, en euros, sans qu'on puisse vraiment savoir à quoi il correspond. Et en face de ce besoin de marge de solvabilité, l'assureur doit disposer d'éléments constitutifs de marge de solvabilité. Regardons donc brièvement à quoi correspondent ces éléments, listés aux articles R. 334-3 (assurance non vie) et R. 334-11 (assurance vie) du code des assurances. On y trouve effectivement les capitaux propres, réserves et divers reports (i.e. les fonds propres) ainsi que les emprunts subordonnés (i.e. les quasi-fonds propres). Ce sont des éléments de passif. On y trouve également, sous certaines conditions, le capital non encore appelé, ce qui peut s'apparenter à un élément de passif (c'est un passif à venir, quoi...). En assurance non vie, on y trouve le demi-rappel de cotisation (pour les mutuelles à cotisations variables), ce qui s'apparente à un élément de... compte de résultat. On y trouve également les plus-values latentes (vous savez, celles dont on ne tenait pas compte pour l'estimation de l'actif), qui sont un élément de... rien du tout. On retranche de tout ça les actions propres (c'est un élément de l'actif qui existe également au passif (ouf, je viens d'écrire une énormité, mais disons que l'engagement de passif est exactement et parfaitement couvert par l'actif qui a des caractéristiques identiques), donc on l'a déjà compté dans les fonds propres), et quelques autres éléments sur lesquels on ne reviendra pas. Tout ça pour dire que les éléments constitutifs de marge de solvabilité, c'est une somme de choux et de carottes.
Sous solvabilité II, le régime de solvabilité changera de manière radicale : déjà, les provisions ne seront plus prudentes (ce qui ravit le fisc qui va constater tout de suite les bénéfices et donc l'impôt sur les sociétés) mais en "fair value", c'est à dire évaluées sous une hypothèse risque neutre : pour faire simple, les provisions devront être suffisante dans 50% des cas, et pourront être insuffisantes dans 50% des cas. Toute la prudence se retrouve concentrée au niveau des besoins de capital de la société, et là, le calcul s'annonce franchement fendard. Mes respects aux députés européens qui ont voté une telle usine à gaz. Le besoin de marge de solvabilité devient un besoin de capital (élément de passif) qui va être couvert par des éléments d'actif classiques (obligations, actions etc...) ou plus étranges : profits futurs ou même, accrochez-vous bien, impôt différés (valeur présente des impôts futurs, quoi...). Non pas que l'on accepte le fait que les impôts soient un élément d'actif, mais plutôt que l'on souhaite tenir compte de leur effet stabilisateur : si votre société pète la forme et sort des bénéfices pléthoriques, l'État se servira lâchement à hauteur du tiers, ce qui rendra un peu moins sexy votre résultat. Par contre, si votre société est en difficulté, les impôts seront faibles, voire négatifs, ce qui revient à dire que le fisc vous aidera à remonter la pente en ne chargeant pas le baudet.
Deuxième constat, le rédacteur du billet a une notion bien à lui des probabilités. En effet, il écrit que, sous l'empire de solvabilité II, les assureurs "ont une probabilité quasi nulle (0,5%) de faire faillite à un an". Premier commentaire, dire que l'on a une probabilité quasi nulle de mourir lorsqu'elle est de 0,5% (c'est de cela qu'il s'agit, appliquée à une société) lorsque la probabilité est de 0,5% me semble bien téméraire. Cela correspond à 1 chance sur 200. C'est la probabilité qu'un homme décède au cours de sa 48ème année (avec une table TH02). Surtout, il s'agit d'une probabilité annuelle. Ainsi, un épargnant sera sûrement très rassuré de savoir que, pour un contrat d'assurance vie à échéance 8 ans, la probabilité que la société existe toujours pour honorer ses engagements ne sera plus que de... 96,07% (d'où une probabilité de près de 4% de perdre sa mise totalement ou en partie). Personnellement, cela me semble énorme, d'autant plus que, si l'on déroule, la société n'a que 86,04% de chances de fêter son trentième anniversaire, 77,83% de fêter son cinquantenaire et 60,58% de fêter son centenaire (en fait, l'assuré sera déjà probablement mort, mais bon...).
Troisième constat, M. Attali ne lit manifestement pas ce blog, sinon il saurait qu'il existe un principe de spécialisation, et donc que la marge de solvabilité ne peut être une "proportion entre le total de leurs engagements en assurance vie [...] et des provisions constituées pour faire face à ses engagements en assurance dommage [...], et leurs fonds propres". Hormis le cas - marginal - des sociétés mixtes, on ne trouve pas de provisions vie et non vie dans une même société d'assurance. Par ailleurs, on en revient au premier point en observant que la marge de solvabilité n'est en aucun cas un ratio entre des provisions techniques et des fonds propres.
Quatrième constat, mais il me faut bien avouer qu'il s'agit là de quelque chose qui me tient particulièrement à coeur, M. Attali confond assurance vie et contrats d'épargne. S'il est tout à fait exact que l'assurance vie est dans une très large part un vecteur d'épargne, il ne faut pas oublier que l'assurance vie, c'est aussi l'assurance en cas de décès. Par exemple la garantie emprunteur, ou certaines garanties de prévoyance. Et encore, résumer l'assurance vie à l'épargne, c'est négliger complètement les subtilités du contrat d'assurance vie par rapport à un produit bancaire : compte titres (banque) contre assurance vie en unités de comptes (assurance), qui se ressemblent mais n'ont, techniquement, rien à voir, livrets et comptes à terme (banque) contre assurance vie en euros (assurance) pour lesquels on peut faire la même remarque sans compter les produits qui n'existent tout simplement pas dans le monde bancaire (rentes, temporaires décès, vie entière etc...).
Cinquième constat, la réglementation concernant la publicité des comptes est connue de manière assez approximative. Ainsi, d'après l'auteur, les assureurs "doivent publier tous les six mois une « marge de solvabilité »". Que les choses soient claires : les assureurs doivent en effet publier leurs comptes annuellement, mais les éléments de marge de solvabilité ne sont, à cette date, communiqués qu'à l'Autorité de contrôle (en jargon d'assureur, on appelle ça les états C5 - couverture des engagements réglementés par un actif suffisant - et C6 - couverture des besoins de marge de solvabilité par les éléments de marge de solvabilité). Par contre, il est exact que les groupes cotés sont soumis à des obligations de publicité étendus en raison même du fait qu'ils soient cotés. Il n'en demeure pas moins que cette obligation ne concerne qu'une faible minorité d'assureurs, certes les plus médiatiques car dans le CAC40 ou l'Eurostoxx50.
Sixième constat, le concept de modèle mathématique n'est pas forcément très bien compris. D'abord, la notion de 0,5% de probabilité de faillite suppose que l'on soit en mesure de donner des mesures de probabilité à toute une série d'événements. D'ailleurs, on y arrive. Trop bien d'ailleurs, car un même risque peut être modélisé par plusieurs lois (demandez à Arthur qui peut vous en sortir 10 du tac au tac pour les risques extrêmes...), ce qui fait que les résultats peuvent différer sévèrement. De plus, les risques de nature diverses ne sont pas modélisés par les mêmes lois, donc par les mêmes modèles. Par exemple, on modélise souvent le rendement des actions par un modèle dit de Black & Scholes (rendements lognormaux et stochastiques), dont les insuffisances et limites sont documentées en détail mais qui se maintient comme modèle de référence, alors que pour les obligations, on utilise des modèles à la Vasicek (que l'on pourra peut-être retrouver sur des modèles de mortalité stochastiques...), à la Cox Ingersoll Ross, à la Heath Jarrow Merton, à la Hull & White etc... Et bien sûr, à chaque fois, le modèle donne un chiffre différent ! De plus, dire que la loi des grands nombres doit jouer pour que la modélisation soit correcte est partiellement vrai : la loi des grands nombres ne joue pas dans le modèle. Par contre, elle joue dans sa calibration, puisque la loi des grands nombres dit, en gros, que plus l'échantillon est grand, plus les données statistiques empiriques (moyenne, variance par exemple) se rapprochent des données caractérisant réellement le phénomène.
Septième constat, les ordres de grandeur ne sont pas correctement appréhendés. En effet, attention les yeux, les sociétés d'assurance du monde entier auraient des engagements pour 25 T$, dont 20 T$ pour l'assurance vie. Et ils n'auraient que 1 à 1,5 T$ de fonds propres, ce qui serait "très peu", voire "trop peu". Rappelons que sous l'empire de solvabilité I, qui impose des besoins de solvabilité bien trop importants (aux dires des assureurs) et probablement plus importants que ceux de solvabilité II, un rapide (et approximatif) calcul, valable pour les contrats en euros en assurance vie permet de majorer le besoin de marge de solvabilité pour la partie assurance vie à 0,8 T$ (soit 4% des 20 T$). Cela laisse 0,2 à 0,7 T$ pour couvrir les besoins de marge de solvabilité générés par les 5 T$ de l'activité non vie (à vue de nez, dans les 0,4 T$), c'est à dire que l'on est pile poil dans la fourchette. D'ailleurs, ça tombe bien, ça semble vouloir dire que les assureurs respectent peu ou prou les règles de solvabilité de base. D'ailleurs, c'est à peu près la seule chose que l'on peu conclure des chiffres ainsi donnés, à mon sens.
Pour finir, il y aurait encore beaucoup à dire sur les approximations (par exemple, grand jeu concours pour toi, lecteur passioné de ce blog, sauras-tu découvrir combien il y a d'aberrations dans l'affirmation suivante : "Ces fonds propres sont la somme des capitaux propres de la compagnie d’assurance, de sa dette subordonnée et d’une estimation des profits que la compagnie pourrait générer par ses placements. Ces placements ne sont donc pas évalués selon leur valeur immédiate, sur le marché, mais selon une valeur à long terme calculée en général en utilisant des modèles mathématiques"). Je veux pourtant conclure sur un raisonnement qui m'a semblé particulièrement rapide et qui demanderait à être développé. En effet, l'auteur du billet écrit que "les obligations des institutions bancaire [...] sont dévalorisé[e]s par les risques de leur nationalisation à une valeur dérisoire". Là, je ne vois pas. Plus précisément, il me semblait, peut-être un peu benoîtement, que les banques risquaient de faire faillite en raison de la crise financière et de la réalisation du risque systémique, donc, effectivement que la valeur des actions et des obligations émises par ces institutions ne pouvait que baisser, voire valoir 0 pour les actions en cas de faillite, et que, conséquence de la faillite, l'État nationalisait les banques en ce qu'elles sont un acteur majeur permettant de fournir ce bien public qu'est la liquidité (et le crédit, aussi, quand même). Bref, je croyais naïvement que les banques étaient nationalisées car elles allaient droit à la faillite, mais il semblerait que l'explication soit toute autre : c'est parce qu'elles sont nationalisées qu'elles perdent de la valeur... Je reste dubitatif, quelqu'un pourrait m'expliquer ce qu'Attali a voulu dire (je pense que l'explication est plus politique qu'économique, mais bon...) ?
Premièr constat, M. Attali confond fonds propres et éléments constitutifs de marge de solvabilité. En effet, les fonds propres ne sont pas, comme l'affirme l'auteur, "la somme des capitaux propres de la compagnie d’assurance, de sa dette subordonnée et d’une estimation des profits que la compagnie pourrait générer par ses placements". Les fonds propres, ce sont les capitaux propres, augmentés éventuellement de la dette subordonnée, que l'on appelle parfois quasi-fonds propres. Pour les amateurs de comptabilité, on observera simplement que les fonds propres sont des éléments de passif.
L'estimation des profits que la compagnie pourrait générer par ses placements ne correspond à rien du tout (mais alors, croyez-moi, à rien du tout du tout du tout), contrairement à l'estimation des profits de la compagnie (tout court), qui est plus connue sous le vocable de PVFP (present value of future profits). C'est cette dernière qui est pertinente. En effet, dans le cas d'une société d'assurance vie, les profits générés par les placements sont reversés, au moins à hauteur de 85%, aux assurés. Attention, je n'ai pas dit que les profits futurs ne dépendaient pas des profits liés aux placements. Je dis seulement qu'il faut également prendre en compte la qualité technique du portefeuille, la tarification, la qualité de la gestion et de la commercialisation et évidemment des coûts que ces paramètres induisent. Sans compter, évidemment, les coûts de la réglementation (comme par exemple la lutte anti-blanchiment que le Législateur a, dans un souci de finesse, imposé à l'ensemble du secteur alors qu'il est assez douteux qu'Oussama Ben Laden tente de financer son prochain attentat avec des contrats de protection juridique ou d'assistance).
Pour ce qui est des éléments constitutifs de marge de solvabilité, on est à un degré de technicité avancée, mais allons-y dans la simplification, quitte à faire un billet plus détaillé plus tard. Pour faire simple donc, la solvabilité d'une société d'assurance, c'est trois étages d'une fusée :
- d'abord, on évalue les engagements de l'assureur envers l'assuré. Cette évaluation pouvant être faite de bien des manières différentes, tout le monde est d'accord pour dire qu'elle doit être prudente (ce qui déplace le débat vers : c'est quoi une provision prudente). Par exemple, les assureurs vie ne peuvent pas anticiper que le rendement de leur actif sera supérieur à une certaine limite, assez faible (genre 2,5%), ce qui les contraint à tarifer prudemment. Ces engagements évalués prudemment s'appellent les provisions techniques et sont un élément de passif ;
- ensuite, il faut que l'assureur dispose d'un actif couvrant ce passif là. C'est une première contrainte (avoir plus en compte en banque que ce que l'on doit), doublée par une contrainte de valorisation. Celle-ci ajoute une deuxième couche de prudence puisqu'en principe, on diminue la valeur au bilan (i.e. à l'actif, pour ceux qui ont suivi) des moins-values latentes, mais qu'on ne l'augmente pas des plus-values latentes (je schématise allègrement, d'autant plus que les obligations, qui représentent souvent plus de la moitié des placements des assureurs ne sont pas soumises à ce type de valorisation) ;
- enfin, comme si cela ne suffisait pas, il doit en principe y avoir un petit peu plus que tout cela. Il s'agit d'une grandeur hybride, dénommée besoin de marge de solvabilité. Elle est issue d'un puissant calcul (en fait, relativement simple sous l'empire de solvabilité I, impressionnant de complexité sous solvabilité II) qui donne un montant, en euros, sans qu'on puisse vraiment savoir à quoi il correspond. Et en face de ce besoin de marge de solvabilité, l'assureur doit disposer d'éléments constitutifs de marge de solvabilité. Regardons donc brièvement à quoi correspondent ces éléments, listés aux articles R. 334-3 (assurance non vie) et R. 334-11 (assurance vie) du code des assurances. On y trouve effectivement les capitaux propres, réserves et divers reports (i.e. les fonds propres) ainsi que les emprunts subordonnés (i.e. les quasi-fonds propres). Ce sont des éléments de passif. On y trouve également, sous certaines conditions, le capital non encore appelé, ce qui peut s'apparenter à un élément de passif (c'est un passif à venir, quoi...). En assurance non vie, on y trouve le demi-rappel de cotisation (pour les mutuelles à cotisations variables), ce qui s'apparente à un élément de... compte de résultat. On y trouve également les plus-values latentes (vous savez, celles dont on ne tenait pas compte pour l'estimation de l'actif), qui sont un élément de... rien du tout. On retranche de tout ça les actions propres (c'est un élément de l'actif qui existe également au passif (ouf, je viens d'écrire une énormité, mais disons que l'engagement de passif est exactement et parfaitement couvert par l'actif qui a des caractéristiques identiques), donc on l'a déjà compté dans les fonds propres), et quelques autres éléments sur lesquels on ne reviendra pas. Tout ça pour dire que les éléments constitutifs de marge de solvabilité, c'est une somme de choux et de carottes.
Sous solvabilité II, le régime de solvabilité changera de manière radicale : déjà, les provisions ne seront plus prudentes (ce qui ravit le fisc qui va constater tout de suite les bénéfices et donc l'impôt sur les sociétés) mais en "fair value", c'est à dire évaluées sous une hypothèse risque neutre : pour faire simple, les provisions devront être suffisante dans 50% des cas, et pourront être insuffisantes dans 50% des cas. Toute la prudence se retrouve concentrée au niveau des besoins de capital de la société, et là, le calcul s'annonce franchement fendard. Mes respects aux députés européens qui ont voté une telle usine à gaz. Le besoin de marge de solvabilité devient un besoin de capital (élément de passif) qui va être couvert par des éléments d'actif classiques (obligations, actions etc...) ou plus étranges : profits futurs ou même, accrochez-vous bien, impôt différés (valeur présente des impôts futurs, quoi...). Non pas que l'on accepte le fait que les impôts soient un élément d'actif, mais plutôt que l'on souhaite tenir compte de leur effet stabilisateur : si votre société pète la forme et sort des bénéfices pléthoriques, l'État se servira lâchement à hauteur du tiers, ce qui rendra un peu moins sexy votre résultat. Par contre, si votre société est en difficulté, les impôts seront faibles, voire négatifs, ce qui revient à dire que le fisc vous aidera à remonter la pente en ne chargeant pas le baudet.
Deuxième constat, le rédacteur du billet a une notion bien à lui des probabilités. En effet, il écrit que, sous l'empire de solvabilité II, les assureurs "ont une probabilité quasi nulle (0,5%) de faire faillite à un an". Premier commentaire, dire que l'on a une probabilité quasi nulle de mourir lorsqu'elle est de 0,5% (c'est de cela qu'il s'agit, appliquée à une société) lorsque la probabilité est de 0,5% me semble bien téméraire. Cela correspond à 1 chance sur 200. C'est la probabilité qu'un homme décède au cours de sa 48ème année (avec une table TH02). Surtout, il s'agit d'une probabilité annuelle. Ainsi, un épargnant sera sûrement très rassuré de savoir que, pour un contrat d'assurance vie à échéance 8 ans, la probabilité que la société existe toujours pour honorer ses engagements ne sera plus que de... 96,07% (d'où une probabilité de près de 4% de perdre sa mise totalement ou en partie). Personnellement, cela me semble énorme, d'autant plus que, si l'on déroule, la société n'a que 86,04% de chances de fêter son trentième anniversaire, 77,83% de fêter son cinquantenaire et 60,58% de fêter son centenaire (en fait, l'assuré sera déjà probablement mort, mais bon...).
Troisième constat, M. Attali ne lit manifestement pas ce blog, sinon il saurait qu'il existe un principe de spécialisation, et donc que la marge de solvabilité ne peut être une "proportion entre le total de leurs engagements en assurance vie [...] et des provisions constituées pour faire face à ses engagements en assurance dommage [...], et leurs fonds propres". Hormis le cas - marginal - des sociétés mixtes, on ne trouve pas de provisions vie et non vie dans une même société d'assurance. Par ailleurs, on en revient au premier point en observant que la marge de solvabilité n'est en aucun cas un ratio entre des provisions techniques et des fonds propres.
Quatrième constat, mais il me faut bien avouer qu'il s'agit là de quelque chose qui me tient particulièrement à coeur, M. Attali confond assurance vie et contrats d'épargne. S'il est tout à fait exact que l'assurance vie est dans une très large part un vecteur d'épargne, il ne faut pas oublier que l'assurance vie, c'est aussi l'assurance en cas de décès. Par exemple la garantie emprunteur, ou certaines garanties de prévoyance. Et encore, résumer l'assurance vie à l'épargne, c'est négliger complètement les subtilités du contrat d'assurance vie par rapport à un produit bancaire : compte titres (banque) contre assurance vie en unités de comptes (assurance), qui se ressemblent mais n'ont, techniquement, rien à voir, livrets et comptes à terme (banque) contre assurance vie en euros (assurance) pour lesquels on peut faire la même remarque sans compter les produits qui n'existent tout simplement pas dans le monde bancaire (rentes, temporaires décès, vie entière etc...).
Cinquième constat, la réglementation concernant la publicité des comptes est connue de manière assez approximative. Ainsi, d'après l'auteur, les assureurs "doivent publier tous les six mois une « marge de solvabilité »". Que les choses soient claires : les assureurs doivent en effet publier leurs comptes annuellement, mais les éléments de marge de solvabilité ne sont, à cette date, communiqués qu'à l'Autorité de contrôle (en jargon d'assureur, on appelle ça les états C5 - couverture des engagements réglementés par un actif suffisant - et C6 - couverture des besoins de marge de solvabilité par les éléments de marge de solvabilité). Par contre, il est exact que les groupes cotés sont soumis à des obligations de publicité étendus en raison même du fait qu'ils soient cotés. Il n'en demeure pas moins que cette obligation ne concerne qu'une faible minorité d'assureurs, certes les plus médiatiques car dans le CAC40 ou l'Eurostoxx50.
Sixième constat, le concept de modèle mathématique n'est pas forcément très bien compris. D'abord, la notion de 0,5% de probabilité de faillite suppose que l'on soit en mesure de donner des mesures de probabilité à toute une série d'événements. D'ailleurs, on y arrive. Trop bien d'ailleurs, car un même risque peut être modélisé par plusieurs lois (demandez à Arthur qui peut vous en sortir 10 du tac au tac pour les risques extrêmes...), ce qui fait que les résultats peuvent différer sévèrement. De plus, les risques de nature diverses ne sont pas modélisés par les mêmes lois, donc par les mêmes modèles. Par exemple, on modélise souvent le rendement des actions par un modèle dit de Black & Scholes (rendements lognormaux et stochastiques), dont les insuffisances et limites sont documentées en détail mais qui se maintient comme modèle de référence, alors que pour les obligations, on utilise des modèles à la Vasicek (que l'on pourra peut-être retrouver sur des modèles de mortalité stochastiques...), à la Cox Ingersoll Ross, à la Heath Jarrow Merton, à la Hull & White etc... Et bien sûr, à chaque fois, le modèle donne un chiffre différent ! De plus, dire que la loi des grands nombres doit jouer pour que la modélisation soit correcte est partiellement vrai : la loi des grands nombres ne joue pas dans le modèle. Par contre, elle joue dans sa calibration, puisque la loi des grands nombres dit, en gros, que plus l'échantillon est grand, plus les données statistiques empiriques (moyenne, variance par exemple) se rapprochent des données caractérisant réellement le phénomène.
Septième constat, les ordres de grandeur ne sont pas correctement appréhendés. En effet, attention les yeux, les sociétés d'assurance du monde entier auraient des engagements pour 25 T$, dont 20 T$ pour l'assurance vie. Et ils n'auraient que 1 à 1,5 T$ de fonds propres, ce qui serait "très peu", voire "trop peu". Rappelons que sous l'empire de solvabilité I, qui impose des besoins de solvabilité bien trop importants (aux dires des assureurs) et probablement plus importants que ceux de solvabilité II, un rapide (et approximatif) calcul, valable pour les contrats en euros en assurance vie permet de majorer le besoin de marge de solvabilité pour la partie assurance vie à 0,8 T$ (soit 4% des 20 T$). Cela laisse 0,2 à 0,7 T$ pour couvrir les besoins de marge de solvabilité générés par les 5 T$ de l'activité non vie (à vue de nez, dans les 0,4 T$), c'est à dire que l'on est pile poil dans la fourchette. D'ailleurs, ça tombe bien, ça semble vouloir dire que les assureurs respectent peu ou prou les règles de solvabilité de base. D'ailleurs, c'est à peu près la seule chose que l'on peu conclure des chiffres ainsi donnés, à mon sens.
Pour finir, il y aurait encore beaucoup à dire sur les approximations (par exemple, grand jeu concours pour toi, lecteur passioné de ce blog, sauras-tu découvrir combien il y a d'aberrations dans l'affirmation suivante : "Ces fonds propres sont la somme des capitaux propres de la compagnie d’assurance, de sa dette subordonnée et d’une estimation des profits que la compagnie pourrait générer par ses placements. Ces placements ne sont donc pas évalués selon leur valeur immédiate, sur le marché, mais selon une valeur à long terme calculée en général en utilisant des modèles mathématiques"). Je veux pourtant conclure sur un raisonnement qui m'a semblé particulièrement rapide et qui demanderait à être développé. En effet, l'auteur du billet écrit que "les obligations des institutions bancaire [...] sont dévalorisé[e]s par les risques de leur nationalisation à une valeur dérisoire". Là, je ne vois pas. Plus précisément, il me semblait, peut-être un peu benoîtement, que les banques risquaient de faire faillite en raison de la crise financière et de la réalisation du risque systémique, donc, effectivement que la valeur des actions et des obligations émises par ces institutions ne pouvait que baisser, voire valoir 0 pour les actions en cas de faillite, et que, conséquence de la faillite, l'État nationalisait les banques en ce qu'elles sont un acteur majeur permettant de fournir ce bien public qu'est la liquidité (et le crédit, aussi, quand même). Bref, je croyais naïvement que les banques étaient nationalisées car elles allaient droit à la faillite, mais il semblerait que l'explication soit toute autre : c'est parce qu'elles sont nationalisées qu'elles perdent de la valeur... Je reste dubitatif, quelqu'un pourrait m'expliquer ce qu'Attali a voulu dire (je pense que l'explication est plus politique qu'économique, mais bon...) ?